>> Cinéaste sud-coréen, Lee Chang-dong avait déjà fait preuve d’un indéniable talent pour la mise en scène, en particulier, il y a quelques années, avec "Secret Sunshine". Le voici de retour avec ce film qui a été récompensé à Cannes d’un prix du scénario.
Mais ce qui est remarquable dans "Poetry" et qui en fait un très grand film, ce n’est pas tant le scénario que la mise en scène. Lee Chang-dong filme avec une infinie délicatesse une histoire qui, chez d’autres cinéastes, aurait donné quelque chose d’insupportablement larmoyant.
Ce qui intéresse Lee Chang-dong, c’est le parcours douloureux de gens simples : le personnage principal de "Poetry" est une femme de 65 ans, Mija, une femme digne et avenante, mais à qui l’on va diagnostiquer un début d’Alzheimer. Elle a la charge de son petit-fils, un adolescent fruste et égoïste, que sa fille, partie vivre au loin, lui a confié. Et, pour gagner sa vie, elle est contrainte de faire des ménages et de procurer des soins à un vieillard hémiplégique.
Veut-elle mettre des couleurs dans sa vie un peu terne? Voici qu’ayant aperçu une affiche invitant à s’inscrire à un cours de poésie, elle décide de s’y rendre, d’autant plus que, comme elle l’affirme, elle "aime les fleurs et dit parfois des choses bizarres". Las! Le poète chargé d’enseigner son art à des novices ne débite que de pauvres banalités: sa première recommandation est d’apprendre à regarder d’un regard neuf les choses les plus simples, une pomme par exemple… Puis il invite chaque élève à rédiger un poème qui sera récité lors de son dernier cours.
Mija ne demande pas mieux que d’écrire un poème, mais c’est difficile, les mots se dérobent, et ce d’autant plus lorsqu’on est atteint par la maladie d’Alzheimer. Et puis comment faire de la poésie quand surviennent des événements douloureux, quand on est confronté à la bassesse et à la veulerie des hommes? Car Mija apprend soudainement que son petit-fils est impliqué dans une affaire de viol collectif: avec des garçons de son âge, il a abusé d’une jeune fille de sa classe qui, désespérée, a fini par se suicider. Quant aux pères des fautifs, ils n’ont qu’une idée en tête: étouffer le scandale, payer la mère de la jeune suicidée afin qu’elle ne porte pas plainte…
La poésie n’a-t-elle pour objet que de magnifier les choses les plus simples: les fruits, les fleurs ou le gazouillis des petits oiseaux? Y a-t-il place pour la poésie quand il s’agit de dire la souffrance et l’ignominie? Que fera Mija? Rédigera-t-elle un poème, comme on le lui a demandé? La fin du film, extraordinaire, apporte des réponses à ces questions. Avec soin, avec précision, sans mièvrerie aucune, Lee Chang-dong a filmé au plus près le parcours de cette femme et nous l’a rendu inoubliable.
Bande annonce du film – Source www.allociné.fr
"POETRY", un film de Lee Chang-dong (Sud-Coréen - 2009 - Sortie: 25/08/2010) par le Père Luc Schweitzer, ss.cc
"TSAR," un film de Pavel Lounguine
par Luc Schweitzer, ss.cc
>> Voici un film qui, perdu au milieu de titres plus attrayants et bénéficiant de davantage de publicité, risque de passer inaperçu. Ce serait grand dommage, car cette œuvre mérite largement d’être vue et commentée.
Je commencerai néanmoins par faire un reproche au réalisateur: je trouve regrettable qu’il ait choisi de s’attarder assez longuement sur les scènes de violence (ce qui m’oblige, de ce fait, à déconseiller ce film aux âmes sensibles). Malheureusement, Pavel Lounguine partage ce défaut avec beaucoup de cinéastes d’aujourd’hui. Dès qu’il est question de violence, on se croit tenu de tout montrer. A-t-on donc désappris l’art de la suggestion?
Cela dit, "Tsar" n’en reste pas moins une œuvre de grande envergure, non seulement parce qu’elle offre aux regards un spectacle éblouissant, mais aussi et surtout parce qu’elle invite à une vraie réflexion sur les rapports entre le pouvoir et la religion. Pavel Lounguine revisite en effet un mythe de l’histoire russe, déjà illustré au cinéma (mais de manière très différente) par Eisenstein: celui du premier souverain russe à s’être fait appeler tsar, le fameux Ivan IV le Terrible.
Dès le début du film, une belle idée de mise en scène nous fait comprendre à qui nous avons affaire: à un être dont une des démences est de souffrir d’un dédoublement de la personnalité. D’un côté, il y a un homme qui prie, qui s’humilie, qui se lamente en confessant ses nombreux péchés. Puis cet homme se lève et revêt un à un les attributs de son pouvoir : apparaît alors, de l’autre côté, le tsar, le souverain fou, intimement persuadé qu’il est l’élu de Dieu et qu’il peut, dès lors, faire torturer et massacrer qui bon lui semble. La folie d’Ivan se manifeste aussi par son obsession de l’Apocalypse: à ses yeux, la fin du monde est imminente et il convient d’éliminer sans tarder tous ceux qui souillent encore la terre de Russie: ennemis et comploteurs.
Vient alors l’épisode du règne d’Ivan que Pavel Lounguine a choisi de conter. Le tsar fait venir à Moscou un pope, Philippe, qu’il a choisi pour être le métropolite de la ville, pensant ainsi en faire son allié. Après hésitation, Philippe accepte, mais se révélera au fil du temps fort différent de ce qu’escomptait le tsar. Ce n’est pas un allié qu’a trouvé Ivan, mais un homme qui, au nom de sa foi et au nom de l’évangile, osera dénoncer la folie meurtrière du souverain. Une des scènes les plus fortes du film se passe dans une arène où viennent d’être mis à mort des ennemis supposés d’Ivan. Celui-ci les a livrés à un ours sauvage. Une fillette, une orpheline simple d’esprit qu’a recueillie le métropolite, se lève alors et, portant une icône de la Vierge, s’approche de l’ours qui lui donne un coup de patte. La fillette s’effondre, mais c’est le métropolite qui se lève à son tour, ramasse l’icône et traverse l’arène sans être inquiété par l’ours.
Que faire quand on est le témoin des turpitudes et des crimes de ceux qui ont le pouvoir? Faut-il être prudent? Faut-il se taire? Faut-il rester en retrait? Le métropolite Philippe choisit une autre voie: il a le courage de dénoncer ce qui, à ses yeux, est insupportable. Au nom de sa foi, il ne peut se taire. Il s’oppose à la folie du tsar et refuse de vénérer un homme qui, croyant que son pouvoir émane de Dieu, considère que tous ses sujets sont tenus de l’adorer. Audace qui vaudra à Philippe d’être destitué, emprisonné, puis enfin de mourir en martyr.
Ce film a, paraît-il, provoqué un vif débat en Russie. On le comprend car, bien sûr, en parlant du passé, le réalisateur nous parle aussi de la Russie d’aujourd’hui. Dans une interview, Pavel Lounguine explique qu’à cause précisément d’Ivan le Terrible la Russie a raté son passage à la Renaissance et que, d’une certaine façon, aujourd’hui encore, elle reste dans le Moyen Âge.
Bande annonce: (allociné.fr)
"TSAR," un film de Pavel Lounguine (Russie - 2009 - Sortie: 13/01/2010) par le Père Luc Schweitzer, ss.cc