La réparation

1. La Réparation dans la Bible

Dans la Bible, la réparation est comprise comme restauration, salut, pardon. Pardonner c’est non seulement laver, accueillir, aimer malgré la faute, mais c’est bien aussi rétablir l’autre pleinement dans son être, le faire revenir dans le plan de Dieu, se réconcilier. Ce n’est pas effacer la faute et l’oublier, mais rencontrer la personne pardonnée devenue une autre une fois sa faute dépassée, ouverte à la possibilité de vivre une existence en plénitude, réconciliée et prête à inaugurer une nouvelle période imprévisible (Gn 8, 15‑19 ; Ga 4, 4‑5).

Le pardon de Jésus, sa réparation accordée aux hommes, parvient à son aboutissement et à sa plénitude dans sa mort vécue comme une Alliance définitive, un don de sa personne à tous les hommes de cette terre, une invitation à participer à la vie tracée comme un chemin pour la nôtre et pour celle des autres de manière que Ciel et Terre soient un (Mt 26, 28 ; 1 Jn 4, 9‑10 ; Col 1, 20). En fait, c’est le péché qui est la cause de la mort de Jésus ; le péché dans son choc avec la Vie est une dynamique de mort. En ce sens, la mort est salvatrice dès lors que l’on a été fidèle au Projet de vie et d’amour total pour les humains contre les forces d’oppression, la violence et la destruction. En vivant ce projet, on réalise la Réparation, on obtient le pardon et on gagne la vie contre la mort. Pardonner devant la croix, ce n’est pas oublier mais c’est offrir aux hommes de mort leur propre vie imprégnée de mémoire et de vérité. Le péché se trouve alors engagé dans le processus du salut au bout duquel il est vaincu grâce à la liberté et à l’amour manifestés par sa victime lorsqu’il fait don de sa vie en l’affirmant ; c’est là que Dieu opère le salut (Ep 2, 4‑7 ; He 10, 1‑14 ; Rm 5, 7).

Pour qu’il y ait réparation, il a fallu que Jésus assume les effets malfaisants du péché dans son propre corps, connaisse les tentations dans la faim et la soif, les pleurs, l’hostilité du monde…Mais il a fait face au péché en lui opposant la vie vécue autrement selon le Père (Rm 8, 3 ; Mt 4, 1‑11 ; Mc 10, 32‑34). Le pouvoir du mal n’avait alors plus de prise sur lui, bien qu’aux yeux de tous il soit vaincu et défiguré (Is 52, 13‑65). Cette réparation a eu un véritable pouvoir bien qu’elle semble être sanctionnée par un échec : l’assassinat du réparateur (Mc 16, 6 ; Is 52, 13‑53 ; Rm 8, 3). Il faut pour cela l’intervention gratuite de Dieu, ainsi que l’amour et la complicité de Jésus avec le Père (Rm 3, 23‑25 ; Rm 5, 7‑8 ; 1 Jn 4, 9‑10). Cet amour qui procède du Père et qui s’en distingue est la manifestation ultime et totale de l’amour de Dieu pour nous (Ep 2, 4. 5, 2). Dieu ne peut ni faire ni être autrement (Jr 31, 3‑4), c’est Lui qui répond au Réparateur et au monde en ressuscitant Jésus.

Les textes bibliques enseignent en outre aux fidèles comment cette réparation surpasse la loi et dépasse le souci mesquin de son propre salut dans le cadre de la loi. Elle ne replace pas l’être dans le cadre légal mais elle lui redonne la liberté d’être un Fils aimé (Ga 2, 20‑21 ; Ga 4, 4‑5). C’est une manière d’être présent à Dieu et de formuler des demandes : « Laissez‑vous réconcilier avec Dieu » (2 Co 5, 14‑21)… « Vivez comme des sauvés, des Fils, nés sujets de la loi » (Ga 4, 4‑5). La réparation signifie pour le disciple du Ressuscité un engagement de tout son être (Mc 10, 45 ; Ga 2, 20‑21). L’article 4 de nos Constitutions l’exprime ainsi : « Notre réparation est communion à Jésus ».

Le péché, l’homme et la femme peuvent le reconnaître quand ils en sont délivrés, quand ils demandent à en être délivrés, quand ils rencontrent Jésus, quand leur vie suit la logique et le projet divins, et non les voies de Satan quand celui‑ci montre son visage et qu’il peut alors être dominé et chassé (Gn 4, 6‑7 ; Mc 10, 47 ; Mc 1, 23‑26 ; Mc 9, 28‑29) et le pécheur est rétabli comme Fils et Frère. Voilà la mission du réparateur. Ce n’est qu’en restant en éveil pour lutter contre le péché, ce n’est qu’en recevant le pardon de l’innocent qui a souffert, que la réconciliation peut être véritable. Il y a réparation pour tous ceux qui, mécontents de passer par la malédiction, de descendre aux enfers et de se débrouiller avec le péché, s’insurgent et combattent pour s’en sortir. Cela n’est possible que grâce à la présence du Ressuscité. C’est elle qui permet la propagation de la bénédiction et la diffusion de l’Esprit (Ga 3, 13), seuls moyens d’avoir une véritable vie de communion avec Jésus (1 Jn 1, 7 ; 1 Jn 4, 9‑10 ; He 10, 1‑14).

La place de la souffrance dans la réparation, qui parfois s’étend exagérément dans certaines spiritualités, est tout à fait claire : celui qui répare, Jésus, se retrouve en position de serviteur soumis par le péché à la souffrance et par Dieu à l’amour sauveur (Is 52, 13‑53). Cette souffrance ne retient pas prisonnier Jésus, ni non plus le fidèle mais elle est la promesse renforcée du succès dans la confrontation avec le péché et du caractère radical du salut face aux pouvoirs du monde ; elle est le chemin qui conduit de la Galilée à Jérusalem.

2. La Réparation dans notre spiritualité à l’origine

Nos fondateurs ont interprété la réparation en remontant aux origines mêmes de la spiritualité du Sacré‑Cœur. Au IIe siècle, saint Justinien parle de la douleur du cœur de Jésus et insiste sur la réalité de son cœur de chair. Pour lui, la douleur sera le point de départ du développement de la pratique réparatrice. Saint Bernard explique déjà comment, dans le processus d’intercession pour les péchés du monde, le moine rattache la réparation (considérée déjà comme une pratique oratoire concrète) à l’idée de suppléance, de substitution. Le moine est le canal de communication du salut de Dieu lorsqu’il intercède pour le péché du monde. La réparation est liée à l’intercession et le moine est le vicaire des pécheurs. Au XVIIe siècle, sainte Marguerite‑Marie Alacoque voit le Sacré‑Cœur lui apparaître à Paray‑le‑Monial sous le règne de Louis XIV. Elle écrit au roi à plusieurs reprises pour lui demander d’ajouter l’écusson du Sacré Cœur sur le drapeau français. Elle se tient devant le Saint Sacrement à la place du roi « pour mieux réparer » (plus il y a péché, plus il faut réparation, on est déjà clairement dans l’optique de « réparer le réparateur »). C’est à cette époque que cesse la prolifération de pratiques de dévotion au Sacré Cœur, d’ascétisme et de spiritualité intimiste.

Sur cette base, le XIXe siècle définit la pratique de la réparation comme une intercession et une offrande de substitution. L’époque est marquée par des convulsions politiques sur un fond d’irrévérence, d’impiété et de profanation de l’Eucharistie : c’est la période de la Révolution française. Née dans ce contexte, notre Congrégation a fait de la réparation un des aspects fondamentaux de son charisme. Elle est l’objectif de l’Adoration à travers la prière d’intercession et en même temps de la prière de demande et de louange. La pratique de la réparation est à la fois :

– la prière sous son aspect réparateur considérée comme une forme de résistance au désordre dirigé contre Dieu, et pas seulement pour son aspect de dévotion ;

– la conscience d’une présence souffrante de Dieu ;

– la participation aux sentiments de Jésus, par exemple l’appel par amitié, après en avoir approfondi la nécessité ;

– la substitution qui, dans ce contexte culturel, est une sorte de générosité et de solidarité ;

– la transformation chrétienne d’un comportement très caractéristique de l’époque relatif à l’honneur blessé qui, dans d’autres milieux, se réglait en duel à l’épée ou par simple règlement de comptes. Dans l’honneur de Dieu, c’est l’honneur même de celui qui répare qui est engagé et la question se règle sans violence. Sans le savoir, la pratique de la réparation préparait progressivement la résistance pacifique.

Il subsistait des aspects limitatifs à l’époque qui aujourd’hui sont incompréhensibles pour nous :

– la limitation du péché à la profanation de l’Eucharistie et à l’omission de Dieu ;

– le dolorisme et l’intimisme piétiste : « souffrir davantage » (simplement devant le tabernacle) signifie davantage d’intercession et davantage de salut. Ce n’est pas l’amour qui répare mais le fait de souffrir et de vivre cette souffrance au niveau du sentiment.

– l’image de Dieu irrité et non celle du Dieu d’Amour, blessé dans son corps, dans ses gens et cependant Sauveur et toujours Aimant ;

– l’offrande de sa propre vie pour le Cœur de Jésus et non avec lui pour le Royaume de Dieu.

3. La Réparation dans notre spiritualité aujourd’hui

Tous ces aspects qui, au moment de la fondation, ont permis à notre Congrégation de développer une influence active avec le zèle apostolique, l’esprit missionnaire et la spiritualité du serviteur ont fini par déboucher sur la situation actuelle, caractérisée par les clefs d’interprétation qui ont pu être introduites en lien avec la modernité, les guerres ayant marqué le XXe siècle et les apports de Vatican II.

Ces nouvelles clefs sont notamment celles‑ci :

– le dynamisme du péché, les méfaits qu’il cause chez les hommes dans leur histoire, et ses conséquences, à savoir l’humanité souffrante en tant que Corps du Christ crucifié ;

– la conscience que nous sommes tous des pécheurs et que la vie religieuse n’est pas un état de perfection ni une garantie de mérites assurant le salut, mais qu’elle est un chemin à emprunter derrière le Maître, une voie par laquelle Il se charge de nous sauver ;

– l’amour de Dieu, et non sa colère, à l’égard de celui qui porte sa croix et connaît le péché ;

– le salut comme conséquence de la vie et de la mort de Jésus et du règne de la Béatitude et non de la souffrance forcée (ou auto‑alimentée).

« Conscients du pouvoir du mal qui s’oppose à l’Amour du Père et défigure son dessein sur le monde, nous voulons faire nôtres l’attitude et l’œuvre réparatrice de Jésus. Notre réparation est communion à Jésus dont la nourriture est de faire la volonté du Père et dont la Mission est de réunir, par son sang, les enfants de Dieu dispersés. Nous participons ainsi à la Mission du Christ ressuscité qui nous envoie annoncer la Bonne Nouvelle du Salut. Reconnaissant notre condition de pécheurs, nous nous sentons solidaires, aussi, des hommes et des femmes victimes du péché du monde, de l’injustice et de la haine. Enfin notre vocation réparatrice nous provoque à collaborer avec tous ceux qui, animés par l’Esprit, travaillent à construire un monde de Justice et d’Amour, signe du Royaume ».

Article 4 de nos Constitutions

Le péché est conçu comme un état d’opposition à l’Amour et au dessein de Dieu sur le monde.  Il n’est plus question des énormes crimes contre l’Eucharistie, il s’agit du pouvoir du mal qui est en action et qui détruit l’œuvre de Dieu. La réparation peut être active dans notre vie par l’identification à Jésus : voilà notre nourriture.

Sans se limiter à la dévotion, il s’agit de participer à la mission du Christ ressuscité. Nous sommes associés à l’œuvre réparatrice de Jésus dans le monde : ce n’est pas nous qui réparons, c’est Lui qui répare, mais nous nous engageons avec lui dans cette tâche.

D’après Mónica Fuster Tozer, ss.cc., « Réparation »