Les quatre âges

Introduction

La finalité de toute vie chrétienne peut être exprimée ainsi : faire de notre vie une réponse à l’amour du Père. Sur ce chemin, les diverses spiritualités (ou école spirituelles) que l’Esprit a suscitées dans l’Eglise depuis la Pentecôte sont autant de « pédagogies » adaptées aux temps, aux situations, aux personnes pour apprendre à marcher sur ce chemin. Les « quatre âges » est sans doute l’élément le plus spécifique à la spiritualité de la Congrégation des Sacrés Cœurs. D’autres éléments comme la dévotion au Sacré Cœur ou aux Sacrés Cœurs, la réparation, etc… peuvent se retrouver ailleurs.

« Retracer les quatre âges de notre Seigneur Jésus-Christ ; son enfance, sa vie cachée, sa vie évangélique, et sa vie crucifiée » défini comme but de notre institut par nos fondateurs (cf. Constitutions de 1817), recouvre à la fois :

– La notion de « chemin » à retrouver, à réouvrir : celui de la maison du Père comme l’enfant prodigue … un chemin où nous marchons « à la suite » de Jésus (Mt 4, 18-22 ; Lc 5, 1-11), le chemin que nous trace l’Evangile.
– Le fait de rendre présent et agissant le Christ dans notre vie et celle du monde contemporain.

« Ma vie, aujourd’hui dans la condition humaine, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi. Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi … »    (Ga 2, 20)

« Les religieux doivent tendre de tous leurs efforts à ce que, par eux, de plus en plus parfaitement et réellement, l’Eglise manifeste le Christ à tout homme ; soit dans sa contemplation sur la montagne, soit dans son annonce du Royaume de Dieu aux foules, soit, encore, quand il guérit les malades et les infirmes et convertit les pécheurs à une vie féconde, quand il bénit les enfants… »  (Concile Vatican II, Lumen Gentium, 46)

Ces « âges » ne doivent pas être considérés comme des étapes d’une vie. Il ne s’agit pas de chercher à faire correspondre les différents âges de notre vie (l’enfance, l’adolescence, la maturité, la vieillesse) aux « âges de la vie de Jésus ». Il serait plus juste de parler des quatre horizons de notre vie de baptisés. En fait, ils attirent notre attention sur des attitudes spirituelles et des démarches concrètes qui manifestent et approfondissent notre manière d’incarner l’Evangile aujourd’hui.

1. « Retracer la Vie d’enfance » ou GRANDIR

Grandir en devenant enfant du Père et frère de tous ….

Cet « âge » correspond à l’enfance de Jésus (à Bethléem et Nazareth sans oublier le fameux pèlerinage à Jérusalem) telle qu’elle nous est rapportée par les Evangiles (selon Matthieu et Luc).

« Jésus grandissait en sagesse, en taille et en grâce sous le regard de Dieu et des hommes. » (Lc 2, 52)

La dimension de croissance est inhérente à la vie spirituelle. En christianisme (tout comme au simple plan humain), nous découvrons progressivement que nous avons un Père qui nous aime et qui dans son amour « nous conduit comme par la main » (P. Coudrin). Pour apprendre à vivre en enfant du Père, nous devons cultiver la confiance, la foi, l’humilité … et cela se réalise à travers l’ouverture, l’amour de l’autre, la fraternité avec ceux qui sont eux aussi enfants du même Père. Nous devenons fils en vivant en frère.

C’est bien là le chemin de conversion essentiel : « Si vous ne changez pas pour devenir comme des petits enfants, vous n’entrerez point dans le Royaume des cieux. … (Mt 18, 1-10 et parallèles). Jésus persiste dans la même ligne lorsqu’il dit à Nicodème qu’il faut « renaître » (Jn 3, 4).

Ainsi, chacun devient une « Icône » du Fils bien-aimé. Notre manière de vivre, notre mentalité, nos choix témoignent par eux-mêmes de Jésus et de son amour.

2. « Retracer la Vie cachée » ou PRIER​

Savoir se mettre en « retrait » pour prier et développer notre vie d’amitié avec Jésus.

Cet âge de la vie cachée correspond à la période que Jésus passe à Nazareth jusqu’à sa vie publique. Dans la maison familiale de Nazareth est souligné ce qui est caché au monde, c’est-à-dire l’intimité, la proximité affectueuse entre Jésus, Marie et Joseph. L’accent est mis, ici, sur la dimension personnelle, privée, intérieure… Mais l’Evangile n’en dit rien ou peu s’en faut ! Par contre, elle nous renseigne abondamment sur les manifestations de cette intimité de Jésus avec son Père qui dans l’agitation de sa vie publique a besoin de retrouver le calme de cette maison de Nazareth.

« Jésus s’en alla dans la montagne pour prier, et il passa la nuit à prier Dieu. » (Lc 6, 12). A de multiples reprises l’Evangile attire notre attention sur ces « retraits » de Jésus pour prier en solitude. C’est aussi le conseil qu’il donne aux disciples : « Toi quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte et prie ton Père … » (Mt 6, 6).

La prière personnelle est vitale pour la vie du baptisé : elle en est comme la respiration. Et par extension, nous pouvons ajouter, tout ce qui s’y rapporte : journées ou temps de désert, retraite spirituelle, relecture, révision de vie, l’accompagnement spirituel, la formation spirituelle et/ou théologique
Cette intimité avec Jésus se cultive également dans la célébration des Sacrements et de la Liturgie…

Dans notre spiritualité, l’Adoration eucharistique, vécue comme un prolongement de la Messe est le temps et le lieu par excellence où nous vivons « cachés en Dieu avec le Christ ». (Col 3, 3)

3. « Retracer la vie évangélique » ou AGIR

Annoncer l’Evangile ; donner de ses talents, de son énergie, de son temps pour faire découvrir l’Amour de Dieu manifesté dans le Cœur de Jésus.

Être membre du Corps du Christ qui est l’Eglise s’exprime par notre participation effective à sa mission d’évangélisation. Nous devons agir pour l’Evangile. Cela peut se vivre sous des formes variées qui n’incluent pas forcément une activité précise en lien avec une paroisse, un mouvement ou autre. Témoigner par sa manière de vivre est déjà une « annonce » d’ailleurs nécessaire afin que soit crédible « l’action d’évangélisation » ! « Ce qui montrera aux hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13, 35)

Evangéliser est pour tout chrétien une « ardente exigence ». « Malheur à moi, s’exclame Saint Paul, si je n’annonce pas l’Evangile. » (1 Co 9, 16)

« Jésus partit pour la Galilée annoncer la Bonne Nouvelle de Dieu, il dit : les temps sont accomplis, le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle … » (Mc 1, 14-15)

« Voyant les foules, Jésus eut pitié d’elles parce qu’elles étaient fatiguées et abattues comme des brebis sans bergers. Il dit à ses disciples : la moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux … Jésus envoya les douze en mission … » (Mt 9, 36 ; 10, 5)

Pour la famille des Sacrés Cœurs la nécessité d’annoncer l’Evangile est pierre de fondation (la vision qui est à l’origine de l’intuition fondatrice du P. Coudrin est une troupe de missionnaires réunis pour répandre l’Evangile partout !). Cette annonce prend des formes diverses suivant les besoins des gens et les appels de l’Eglise.

4. « Retracer (rappeler) sa vie crucifiée ou SERVIR.

Aller jusqu’au bout de l’Amour qui se fait service de ses frères…

La vie crucifiée nous renvoie à la Passion, la mort et la Résurrection de Jésus même s’il n’est pas fait mention de cet évènement « capital ». Ici, depuis l’époque de nos Fondateurs, s’est opéré un déplacement, un changement de perspective. Il ne s’agit pas de souffrir parce que Jésus a souffert et que ce serait le chemin qu’on doit prendre pour entrer dans le Royaume ou parce que tout simplement la souffrance quelle qu’elle soit est inévitable pour l’homme … Et encore moins de s’imposer des souffrances !

C’est l’Amour pour son Père et le désir d’accomplir la mission qu’il lui a confiée, l’amour pour nous qui conduit Jésus à accepter d’affronter l’épreuve de sa Passion. C’est le désir de nous sauver de tout ce mal qui nous enchaîne et ce souci de notre bonheur qui l’a conduit jusqu’à la Croix.

L’Amour du Père qui se manifeste dans le Cœur de Jésus se traduit dans le service de l’autre, le service de son bonheur : « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir et donner ma vie pour la multitude. » (Mc 10/45). Les premières Communautés chrétiennes ont reconnu Jésus vivant sa Passion dans la figure du Serviteur souffrant d’Isaïe (Is 42 ; 49 ; 52 ; 53).  Souvenons-nous, « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout … » (Jn 13, 1). L’évangéliste Saint Jean ne nous rapporte pas le récit et les paroles par lesquelles Jésus livre sa vie « Ceci est mon Corps livré … ceci est mon Sang versé pour la multitude … », mais raconte le lavement des pieds où il prend le rôle du serviteur. Pour Jésus, donner sa vie, c’est servir !

Retracer ou rappeler la vie crucifiée de Jésus, c’est donc entrer dans cette attitude du serviteur. En passant, on peut noter que la formule des vœux que prononcent les religieux(ses) des Sacrés Cœurs contient le mot « service ».

Ce qui importe pour Jésus ce n’est plus lui, sa vie, sa sécurité mais ceux qu’il veut « sauver », introduire dans une vie heureuse : du coup celui qui veut marcher à sa suite doit « renoncer à lui-même et prendre sa croix …Car celui qui veut sauver sa vie (la garder pour soi), la perdra. Mais celui qui perdra sa vie pour moi et l’Evangile la sauvera. » (Mc 8, 34-35). Celui qui se met au service des autres, ne s’appartient plus, il appartient à ceux qu’il sert. Il est nécessaire de mourir à nous-mêmes pour que naisse l’homme nouveau à l’image du Christ totalement Fils du Père et frère de tous.

Retracer la vie crucifiée de Jésus (Saint Paul dit qu’il est « crucifié avec le Christ » (Ga 2, 19) nous engage dans un profond chemin de conversion : pour servir nos frères, nous avons à passer du cœur fermé (de pierre) au Cœur ouvert comme celui de Jésus crucifié. Et ainsi nous entrons dans l’œuvre de Dieu qui est de tisser les liens d’une nouvelle Alliance avec Dieu et entre nous.

Finalement, « retracer la vie crucifiée », c’est offrir, donner sa vie pour les autres ce qui est le plus grand amour (cf. Jn 13, 13) au prix il est vrai du dépassement de soi, d’abnégation, du sacrifice de ce à quoi on tient le plus et nous savons combien cela peut-être crucifiant.

Vivre le mystère pascal (passer de la mort à la vie avec le Christ) est bien l’enjeu qui nous est proposé lorsque nous sommes invités à « retracer la vie crucifiée » de Jésus.

C’est ce que voulait rappeler le « drap mortuaire » étendu sur ceux qui faisaient leur profession religieuse qui avait tant impressionné Saint Damien de Molokaï… « Dieu, toi qui veux que, morts au monde, nous vivions dans le Christ. » (oraison pour profession perpétuelle, cf. aussi Rm 6, 5-6).

En conclusion​

Sur ce chemin que nous ne pouvons parcourir qu’en communion avec des frères et des sœurs, nos aînés dans la Foi – les Saints – nous précèdent avec à leur tête la Vierge Marie qui a été présente discrètement mais avec une très grande proximité de Jésus dans chacun des « âges » de sa vie : elle est à Bethléem et à Nazareth (Enfance et Vie cachée), elle est à l’écoute de Jésus durant sa vie publique et nous la retrouvons au pied de la Croix sur le Calvaire.

Comme Jean, le disciple bien-aimé, nous devons spirituellement, la « prendre chez nous » (Jn 19, 26). Par son intercession maternelle (« Voici ta mère », cf. Jn 19, 17) elle nous aide à « retracer » en nous et ensemble la vie de Jésus.

N’est-elle pas le modèle du disciple que nous donne Jésus : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique. » (Lc 8, 21).

Marie est le modèle de la contemplation de Jésus et de l’accueil de la Parole de Dieu : « Marie retenait toutes ces choses et les repassaient dans son cœur. » (Lc 2, 19 et 2, 51) La lecture et la méditation de l’Evangile quotidienne (lectio divina) sont, avec l’Adoration, le moyen recommandé dès l’origine par le P. Coudrin à tous ceux qui veulent « retracer les 4 âges de la vie de notre Seigneur Jésus Christ. »

Comme à Pierre, Jésus ne cesse de nous demander : « M’aimes-tu ? ». Si nous lui répondons, nous aussi, « Tu sais tout, Seigneur, tu sais bien que je t’aime ! », Il nous répondra : « Toi, suis-moi ! » (Jn 21, 15-22) Là est tout l’enjeu de ce chemin des « quatre Âges » qui nous est proposé.

 

D’après B. COURONNE ss.cc, « Retracer les quatre âges de la vie de Jésus Christ », Une manière de vivre et d’annoncer l’Evangile aujourd’hui